En 60 ans, la population cadre a profondément changé de visage


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La population cadre n’a cessé de prendre du poids dans le salariat français. Entre 1968 et 2020, ses effectifs ont plus que quintuplé. En 2024, le cap des quatre millions de cadres en poste dans le secteur privé a même été franchi. Une progression sans commune mesure avec celle des autres catégories : sur la même période, l’emploi salarié non-cadre n’a été multiplié que par 1,5.

C’est l’un des principaux enseignements de l’enquête consacrée aux 60 ans d’évolution de l’emploi cadre en France, présentée avant-hier devant l’Association des journalistes de l’information sociale (Ajis) par l’Apec à l’occasion de son 60e anniversaire. Une rétrospective qui montre combien cette catégorie, apparue progressivement à partir des années 1930, s’est transformée.

Une population plus nombreuse et plus féminisée

Premier bouleversement : sa féminisation. Les femmes représentent aujourd’hui 38 % des cadres. Longtemps associé à une population masculine occupant des fonctions hiérarchiques, le statut s’est progressivement ouvert à des profils plus diversifiés.

La géographie de l’emploi cadre reste toutefois très marquée. Quelque 43 % des cadres travaillent en Ile-de-France. Mais ils ne sont pas cantonnés aux grands groupes : la moitié exerce aujourd’hui dans une TPE ou une PME.

Surtout, être cadre ne signifie plus nécessairement encadrer une équipe. La part des managers parmi les cadres est passée de 53 % en 2006 à 42 % en 2020, soit un recul de 11 points en 14 ans. Désormais, la majorité d’entre eux – 58 % – sont des experts. Une évolution qui témoigne de la montée en puissance des compétences techniques et de l’expertise dans la définition même de cette catégorie.

Il n’existe d’ailleurs pas de critère juridique unique permettant de définir un cadre. L’accord national interprofessionnel du 28 février 2020 a toutefois établi un socle commun autour de plusieurs critères : niveau de qualification ou de compétences, degré d’autonomie, responsabilités effectives ou encore niveau d’engagement. Charge ensuite aux branches professionnelles de préciser, en fonction de leurs spécificités, les contours de la catégorie.

Un statut toujours convoité

Malgré ces transformations, le statut cadre conserve une forte valeur symbolique et professionnelle. Y compris auprès des nouvelles générations. Parmi les titulaires d’un bac +5, 66 % accèdent à un emploi cadre. « Et si les jeunes entrant sur le marché du travail sont prêts à faire des compromis, notamment sur certaines caractéristiques de leur emploi, ils restent moins disposés à renoncer au statut cadre », souligne Annelore Coury, directrice générale de l’Apec depuis mai 2026.

Les cadres affichent également un niveau élevé de satisfaction professionnelle : 71 % se déclarent épanouis dans leur travail et 61 % disent exercer leur métier avec passion.

Leurs conditions matérielles restent, en moyenne, plus favorables que celles des autres salariés. D’ailleurs, ils bénéficient d’une espérance de vie supérieure de 5,3 ans à celle des ouvriers et sont moins exposés aux accidents du travail.

En 2024, leur salaire médian mensuel net en équivalent temps plein atteint 3 755 euros. Leur rémunération médiane annuelle s’établit, elle, autour de 55 000 euros.

L’autonomie constitue également un marqueur fort de cette population. Quelque 82 % des cadres du privé peuvent choisir leurs horaires de travail, contre 27 % des non-cadres. Cette autonomie est notamment formalisée par le forfait jours, qui concerne 57 % d’entre eux. Le développement du télétravail a encore renforcé cette spécificité, au point de devenir, selon l’Apec, l’un des nouveaux marqueurs du « contrat social » entre les cadres et leur entreprise.

L’autonomie, revers de la médaille

Mais cette liberté a sa contrepartie. « C’est une population qui n’est pas exempte de difficultés », observe Annelore Coury. Les cadres, et particulièrement les managers, occupent souvent une position de « tampon » entre la direction et les collaborateurs, pris « entre le marteau et l’enclume ».

L’autonomie peut alors se traduire par une forte porosité entre vie professionnelle et vie personnelle. Les horaires atypiques sont fréquents et trois managers sur quatre continuent de penser au travail en dehors de leur temps de travail. Certains dépassent également les 50 heures de travail hebdomadaires.

La santé mentale constitue dès lors un point de vigilance. Selon l’Apec, 32 % des cadres déclarent ressentir souvent au moins un signe de dégradation de leur santé mentale. Anxiété, malaise physique et pression liée à la charge de travail viennent ainsi nuancer l’image d’une catégorie particulièrement privilégiée.

Le pouvoir d’achat remonte dans les priorités

Les aspirations des cadres évoluent également. Comme les autres salariés, ils recherchent davantage un équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle. Mais dans un contexte économique plus incertain, les préoccupations liées au pouvoir d’achat gagnent du terrain et la rémunération retrouve une place centrale dans leurs attentes. « Il y a une tension sur ce sujet », indique Annelore Coury.

Les parcours professionnels sont, eux aussi, moins linéaires qu’autrefois. Le statut cadre ne protège pas du chômage, particulièrement en fin de carrière. Les cadres seniors rencontrent davantage de difficultés pour retrouver un emploi et connaissent des périodes de chômage plus longues. Parmi les demandeurs d’emploi cadres âgés de plus de 50 ans, 26 % sont ainsi au chômage de longue durée. L’âge demeure un frein important au recrutement.

60 ans après la création de l’Apec, le statut cadre n’a pas perdu son pouvoir d’attraction. Il reste associé à l’autonomie, à la reconnaissance professionnelle et à une rémunération plus élevée, même si les cadres partagent désormais davantage les préoccupations de l’ensemble des salariés : pouvoir d’achat, équilibre des temps de vie, santé mentale et sécurisation des parcours professionnels.

 

L’IA devient une compétence indispensable

Selon l’Apec, 50 % des cadres utilisent l’intelligence artificielle au moins une fois par semaine et les deux tiers estiment que sa maîtrise est indispensable à leur avenir. L’usage est particulièrement répandu chez les moins de 35 ans (70 %) et dans les grandes entreprises, dont 70 % encouragent leurs cadres à utiliser l’IA, contre 45 % des très petites structures. « Ils sont sortis de la simple curiosité pour passer à l’expérimentation », souligne Annelore Coury, directrice générale de l’Apec.

Si 29 % des cadres ont reçu une formation généraliste à l’IA, ils souhaitent désormais des formations davantage adaptées à leur métier. Quatre cadres sur dix anticipent d’ailleurs une transformation de leur métier sous l’effet de l’IA. Celle-ci est principalement utilisée pour rédiger des textes (74 %) et analyser des documents (72 %). L’Apec alerte toutefois sur un possible effet d’intensification du travail, l’IA pouvant concentrer l’activité des cadres sur les tâches à forte valeur ajoutée.

Enfin, seules 13 % des grandes entreprises et ETI utilisent l’IA pour recruter. Les cadres s’en servent davantage pour préparer leur candidature : CV, lettre de motivation ou entretien. L’entretien en présentiel reste, lui, confié à l’humain afin notamment d’évaluer les compétences relationnelles ou « soft skills ». Pour Annelore Coury, une nouvelle compétence devient également essentielle : savoir porter un regard critique sur les résultats produits par l’IA.

 

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Anne Bariet et Marie-Aude Grimont
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Cinq fois plus nombreux qu’il y a un demi-siècle, davantage féminisés et de moins en moins systématiquement managers, les cadres ont profondément changé de profil. À l’occasion de ses 60 ans, l’Apec retrace les grandes mutations de cette population, qui compte désormais plus de quatre millions de salariés dans le secteur privé.
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